Non, ceci n’est pas un anniversaire « m’as-tu vu »
Dans la série des actes manqués, après avoir raté l’occasion d’écrire du sensuel pour le 69ème ,
j’oublie d’écrire du festif pour le 100ème.
Alors, parce que la tradition est là, parce que sans eux, mon écriture ne compte pas vraiment, parce que je
pensais écrire pour moi, et que maintenant, je le fais aussipour eux.
Assise à l’ombre des feuillages, la naufragée admirait les nuages qui défilaient au rythme du vent chaud
caressant ses cheveux alors que les voix masculines dialoguaient sur un ton monocorde. Ils comblaient le temps, attendant une réponse de sa part suite à la dernière remarque du poète
guerrier.
…
- Je la connais depuis toujours, affirmait l’ancêtre, et, depuis des années, elle se cache derrières ses
barrières, cloisons et verrous divers.
- Je me doute, mais de protections, ces murs se sont transformés en prison.
A l’écoute de ses mots, elle comprit qu’il déplorait vraiment cette situation et que, impuissant, il ne
pouvait que la guider dans sa réflexion.
Elle reprit enfin la parole.
- Vous croyez qu’assumer son amour et vivre avec est une force ? Ce serait la personne qui ne l’assume
pas, qui serait dans le faux ? L’air hagard, perdue, elle cherchait une certitude à laquelle se raccrocher.
- Mais pourquoi veux-tu systématiquement tout ramener à un rapport de force ? Ne peux-tu juste vivre
l’instant sans te poser de questions ? lui demanda calmement son thérapeute.
- J’ai besoin de savoir, de prévoir, de comprendre à quoi je peux m’attendre. Je préfère me mutiler que de
savoir que peut-être le couperet pourrait tomber à tout moment. Blessée, mais maître de mon propre destin…
- Au risque d’être seule ou de perdre un être cher ? s’étonna le poète
Faible oisillon aux ailes coupées, la réponse était sans appel. Elle savait son raisonnement ridicule.
Accepter d’avoir mal parce qu’on s’inflige soi même l’estampe sanguinolente plutôt que de prendre le risque de souffrir par un autre, malgré la possibilité que quelque chose de beau en ressorte
quoi qu’il arrive.
Elle enfonça profondément sa main gauche dans le sol pour toucher les racines du centenaire au plus profond
de la terre, de l’autre, elle glissa ses doigts entre ceux du poète et inspira profondément.
Et malgré ses doutes elle leur envoya par vague ses pensées.
Ce n’était pas la première fois que cette question revenait sur le tapis. Des mois qu’elle ne comprenait pas,
qu’elle n’arrivait pas à mettre des mots sur ce ressenti. Elle pensait à haute voix :
- Parce qu’en me livrant, je laisse la possibilité de taper là ou ça fait mal. Je lui montre mes points
faibles et je risque d’en souffrir.
- Mais si l’amour vous lie, comment cette personne pourrait te faire du mal ?
Elle laissa de longues minutes s’écouler. Elle savait pourquoi. Elle se refusait à l’admettre, mais le nœud
du problème était là.
- On ne sait jamais, chuchota-t-elle enfin.
L’homme soupira, il savait. Il avait toujours su quel blocage, quelle difficulté entravait la jeune fille. Et
il le désigna sans pudeur.
- Tu as un problème de confiance.
Piquée au vif, elle tenta vainement de se défendre :
- On ne peut avoir confiance en personne. L’amour pur, fraternel, lui-même plie sous la méchanceté parfois,
sous l’envie la jalousie et le regret. Alors quand le sang ne vous lie pas, comment être sur que les sentiments sont inconditionnels ?
- Tu ne le peux pas, admit-il.
- Mais si tu dis toi-même qu’on ne peut jamais être sûr de rien et que la confiance donnée n’est jamais
garantie. Alors, quelle raison de se livrer ? Je te le demande encore.
- Pour vivre? Pour enfin lâcher prise? suggéra-t-il dans un demi-sourire sans
condescendance.
Les yeux clos, elle entendait le centenaire discuter calmement avec une voix non identifiée. L’homme semblait
calme et le dialogue était bon enfant. Ils attendaient qu’elle se relève.
Les lianes qui, quelques minutes auparavant, entravaient son corps, avaient disparu et il n’en restait que
quelques cendres autour de son corps meurtri et des stigmates sur le sol brulé.
Elle le fixa. Personne sans visage, représentant du monde. Sourire mélancolique de l’individu qui Sait. Le
guerrier poète la regardait calmement. Bien qu’elle ne l’avait jamais rencontré, elle le reconnu immédiatement.
- Que fais-tu ici ? Comment m’as-tu trouvée ? Un peu perdue, elle essayait de comprendre.
Sans signe pourtant de victoire, il répondit :
- Facile, pour le moment, tu restes au même endroit, tu es bloquée. Tu te demandes si se sauver par peur de
sentiments est la bonne solution.
- Et si être amoureux, c’était être faible, et si aimer tout simplement, c’était être faible…,
enchaina-t-elle, l’air complètement perdu.
- Quelle drôle d'idée, en quoi un sentiment si puissant pourrait t'amputer de ta force? s'étonna le
poète.
Un irrépressible besoin de fugue l’inonda. Sentiment plus fort que tout, plus fort qu’elle, sa tête tournait
à la rendre folle. Spirale infernale d’obsessions et de perditions. Mais alors qu’elle s’apprêtait à courrir, de larges racines et lianes s’enroulèrent autour de ses chevilles. La flore grimpa le
long de ses jambes pour venir immobiliser son bassin.
L’incompréhension se lut sur son visage.
- Que fais-tu ? Laisse-moi partir, s’emporta-t-elle.
La colère la submergea. Douce et sourde ire aux relents amers de zeste citronné. Ses mains palpitaient au
rythme de son muscle vital. Elle aurait pu détruire le monde, rien qu’en le voulant, rien qu'en l'imaginant.
Un clignement d’œil et la nature s’embraserait.
Un rictus et les rochers exploseraient.
La tête baissée et le monde exsangue; du sang par torrents dans les rues et larges avenues. Fleuves
intarissables de fluide collant et poisseux aux odeurs de cuivre et de mort.
Apocalypse cependant insuffisante pour satisfaire ses pulsions de souffrance salvatrice et son besoin
d’apaisement.
Se débâtant dans le vide, la voix du centenaire gronda à ses oreilles.
- Voudras-tu encore te sauver plutôt que d’affronter la vérité en face ? Vas-tu assumer enfin ou encore
trancher dans le vif, quitte à t’arracher les tripes, le cœur et le reste pour ne plus rien ressentir ?
Et après quelques mouvements vains, elle perdit connaissance.
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